W ou le souvenir d’enfance
L'a-t-on vraiment vécu, ou l'a-t-on simplement rêvé ? Est-ce la vérité, ou est-ce que notre mémoire s'est emparée de nos souvenirs les transformant à sa guise, y rajoutant sa petite sauce secrète ? L'imagination débordante de l'homme recrée parfois ce qui aurait pu se passer mais qui est resté de l'ordre du conditionnel. Les deux parties de ce livre commencent chacune par une citation de Raymond Queneau sur le souvenir (la mémoire), cette « brume insensée »."Longtemps j'ai cherché les traces de mon histoire, consulté des cartes et des annuaires, des monceaux d'archives. Je n'ai rien trouvé et il me semblait parfois que j'avais rêvé, qu'il n'y avait rien eu qu'un inoubliable cauchemar." (p.14).
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Georges Pérec pose cette affirmation dès le début du livre : « je n'ai pas de souvenirs d'enfance ». Pourtant, il s'applique tout au long du livre à nous raconter les souvenirs qu'il lui reste et qu'il essaie tant bien que mal de retrouver au moyen de photos jaunies. Il se rappelle (ou se représente plutôt) sa mère sur le quai de la gare lorsqu'il doit prendre le train des réfugiés de la Croix-Rouge pour Villard-de-Lans. Mais souvent ses souvenirs se bornent à de simples descriptions des photos qu'il a devant les yeux. Il était trop petit pour s'en souvenir. Il avait à peine quatre ans à la mort de son père et juste neuf à celle de sa mère.
"Je possède une photo de mon père et cinq de ma mère. […] De mon père je n'ai d'autre souvenir que celui de cette clé ou pièce qu'il m'aurait donnée un soir en revenant de son travail. De ma mère, le seul souvenir qui me reste est celui du jour où elle m'accompagna à la gare de Lyon d'où, avec un convoi de la Croix-Rouge, je partis pour Villard-de-Lans : bien que je n'ai rien de cassé, je porte le bras en écharpe. Ma mère m'achète un Charlot intitulé Charlot parachutiste : sur la couverture illustrée, les suspentes du parachute ne sont rien d'autre que les bretelles du pantalon de Charlot." (p.45)
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Ce livre s'attache beaucoup à l'image de la mère. Georges Pérec regrette de ne pas avoir eu plus de temps pour mieux la connaître : il ne sait même pas comment elle a rencontré son mari - qui deviendra le père de Pérec -, comment elle a appris à lire, quelle était sa vie en Pologne avant de venir en France. Plus que l'histoire propre de Georges Pérec, ce livre pourrait être le témoignage de tous les enfants juifs séparés de leurs parents pendant la guerre, inquiets mais pris en charge, conscients mais aussi insouciants de ce qui se passe autour d'eux. L'omniprésence de la mère tout au long du livre pourrait se rapporter à la judaïté de Georges Pérec. C'est la mère qui transmet la judaïté aux enfants. Ne plus avoir de père marque une absence de repères, mais la mère permet aussi le rattachement de l'enfant à une communauté. De plus Georges après la guerre est adopté par la famille de son père. Toute la famille maternelle est morte dans les camps. Il lui manque des repères, son histoire. D'où vient-il ? Il a quelques anecdotes mais il ne possède pas les jalons essentiels de sa vie : pourquoi ses parents ont-ils décidé de faire un enfant ? Pourquoi se sont-ils aimés ? Comment l'aurait-il élevé ? Qu'est-ce qu'ils auraient fait ensemble ? Aurait-il eu un petit frère ou une petite sœur ?
"Un lecteur attentif comprendra sans doute qu'il ressort de ce qu'il précède que dans le témoignage que je m'apprête à faire, je fus témoin, et non acteur. Je ne suis pas le héros de mon histoire. Je ne suis pas non plus exactement le chantre. Même si les événements que j'ai vus ont bouleversé le cours jusqu'alors insignifiant de mon existence, même s'ils pèsent encore de tout leur poids sur mon comportement, sur ma manière de voir, je voudrais, pour les relater, adopter le ton froid et serein de l'ethnologue : j'ai visité ce monde englouti et voici ce que j'y ai vu. Ce n'est pas la fureur bouillante d'Achab qui m'habite, mais la blanche rêverie d'Ishmaël, la patience de Bartleby. C'est à eux, encore une fois, après tant d'autres, que je demande d'être mes ombres tutélaires." (p.14.)
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Face à ce pan d'histoire englouti, il ne prêche pas la violence ou la vengeance, mais la patience. Il veut comprendre comment les nazis ont faits pour exterminer son peuple, sa famille. Dans le second récit alterné à celui de ses souvenirs, il s'est recréé, inconsciemment peut-être, cette ambiance totalitaire qui devait régner dans les camps. Ce récit pose également la question de la responsabilité et de l'impuissance. Il a inventé une île, W, vers treize ans, peu de temps après la fin de la guerre, où le sport règne en maître. Il n'était pas dans les camps, il n'était pas sous les tirs nazis, mais il les ressent. Cette île était le moyen d'exorciser l'absence de son histoire. W peut être Auschwitz, ou un autre camp de concentration. Il décrit à travers la description de l'île, l'implacable logique nazie, qui semble calculée mais pourtant laisse une grande part au hasard. Il suffit d'avoir de la chance pour s'en sortir un jour, manger, dormir correctement. Mais le lendemain tout peut changer. Rien n'est acquis. Chaque matin remet tout en question.
Il n'a rien vécu de ce qu'il raconte, mais on peut penser que c'est ce que la majorité des juifs ont ressenti, apeurés au moment des chambres à gaz, tombant sous les coups des soldats nazis, pourtant hommes parmi les hommes (mais bien inhumains), exécutant les ordres de manière automatique. Les juifs autant que les nazis n'étaient plus des hommes dans les camps. On leur avait supprimé cette humanité que l'on prête pourtant parfois aux animaux; ils n'étaient pas des sous-hommes, ils étaient moins que des bêtes.
Pourtant toute une facette de leurs histoires s'est effondrée dans les camps : leur vie d'homme en tant que personne affective, pensante, avec leurs émotions, leurs sentiments. Pérec essaie de retranscrire les émotions, les bribes de l'histoire de sa mère à défaut de celle de son père. Son témoignage permet de ne pas oublier les personnes dont le corps, rendu anonyme par un numéro tatoué, a disparu brûlé dans les fours crématoires, ou dans les innombrables fosses communes des camps. Ces personnes étaient des hommes qui avaient une vie et une histoire à raconter, des enfants à élever, des choses à dire et à écrire. Pour leurs propres enfants, retracer leurs histoires est difficile, remonter les pans de leurs vies est impossible.
"« Je n'ai pas de souvenirs d'enfance » : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps." (p.17.)
Milou.

Commentaires
Adesva le 11/09/2007 à 01:32:05Hi
How are you?
naisioxerloro le 29/11/2007 à 10:46:38
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Milou site : mots-et-merveilles.blog4ever.com/blog/index-115846.html | le 29/11/2007 à 20:22:38
Je réalise moi-même tous mes dessins. D'ailleurs j'ai fait un blog où j'ai publié gratuitement tout mon recueil de poèmes, ainsi que des dessins de fleurs, d'oiseaux ou de petits personnages. Pour y accéder :
mots-et-merveilles.blog4ever.com/blog/index-115846.html
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Thanks for your visit and for you comments. I tried to answer you in english but my english isn't very good ; )
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